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Presse La Diseuse Quelqu’un

La Diseuse de Maylis Bouffartigue vue par Emeraude Kouka

La diseuse est une création de Maylis Bouffartigue, comédienne française de la Compagnie Monsieur, Madame. Ritualisée en 2001, la pièce a été jouée le 14 décembre 2017 lors de la 14e édition du Festival Mantsina-sur-scène, aux Ateliers SAHM, à Brazzaville.20171225120631

Personnage atypique, La Diseuse est à priori incohérente; une espèce de quidam porte-parole de tout le monde qui tout à trac passe du coq à l’âne dans une langue parfois décousue mais qui a vite fait de trouver son sens dans un altruisme acharné, une fureur extravagante, un nouveau rapport au monde. Selon qu’elle danse, gambille, s’entortille, tournicote, exalte des mots, marmonne ou geint, elle interroge tacitement le regard de la psyché commune. Laquelle est acquise à certaines idées et dévoyée par la cruauté. La Diseuse cherche sans trêve l’heure qu’il est, son chemin, ses papiers, sa maison, son histoire, un geste d’amour dans une incongruité habilement inventée qui révèle l’indifférence de la société; un monde fabriqué par le mépris où même la plus grande pitié ne mobilise plus quelque générosité.

Si l’innutrition de l’artiste est étrangère à l’Afrique, à travers, notamment des élocutions en langues indoeuropéennes, il est à propos de reconnaître à La Diseuse l’universalité de son discours. Ainsi, aux Bohémiens de l’Europe centrale, pourrait-on, pour exemple, substituer les Pygmées de la forêt équatoriale, tous étant confrontés à l’indignité. Au fond, ce à quoi elle aspire c’est « Messieurs, Mesdames, un peu d’amour ! », une phrase sobre qui a résonné comme une puissante clausule pour clore la pièce.

Il fallait, pour ce faire, une artiste doctement absurde et fidèlement unie à son personnage. La performance en elle-même a fait fi des lieux communs du théâtre avec un génie du dire qui ne rend jamais le verbiage rébarbatif.                                     Emeraude Kouka, critique d’art et critique littéraire

 

LA DISEUSE QUELQU’UN. Mathilde Lacroix – Le Clou dans la Planche

Le troupeau des pas de chance. Après avoir sillonné plusieurs pays du monde de la Pologne au Togo, l’auteure,metteure en scène et comédienne Maylis Bouffartigue ragaillardit et anéantit la scène du Théâtre du Pont Neuf jusqu’à la fin de la semaine avec La diseuse quelqu’un. Une pièce ritualisée en 2002, un objet théâtral qui ne perd pas en force par son ancrage toujours significatif dans la société d’aujourd’hui, et qui suscite des émotions fortes chez un public varié tout en rappelant des souvenirs vécus ou (re)connus. Alchimie de réalisme et de fantastique, cette pièce a pour premiers ingrédients l’amour de la magie et la magie de l’amour humain.

« Je me demande parfois pourquoi nous poursuivons toujours ce chemin ». Carmen, tsigane, moujik, misérable gueuse, pythie, diseuse de… « Diseuse quelqu’un », qui gambille et s’entortille dans une danse exaltée de mots, lève les bras au ciel comme dans une prière chamanique et inébriante. Seule devant un micro, c’est une autre femme. La même jeune femme qui, plus tard, se retrouve seule sur une chaise, perdue dans la solitude des bâches en plastique. Beaucoup moins passionnée, beaucoup plus misérable et usée par la folie d’une quête désarmante et inassouvie, c’est aussi une petite fille qui cherche sa maman. Et une jeune femme désemparée, désorientée, qui cherche son chemin, sa maison, ses papiers, son histoire, juste un petit geste d’amour. « Juste l’heure, l’heure juste ? » Ainsi répète-t-elle frénétiquement cette petite question d’abord comme un triste refrain, puis comme emportée dans un délire obsédant, terrifiant. Elle tourne, tourne et tourne autour d’une bâche flottante sur un air de musette d’où jaillit la mélancolie d’Edith Piaf – « On voit les gueux miséreux sous la flotte. » Elle déborde, explose, soulève sa robe verte pour laisser apparaître ses mollets et ses pieds enchâssés dans de grands godillots, se harnache d’un baluchon et se caparaçonne entièrement la tête d’un châle de dentelle marron. Sa « piteuse mine », comme elle la qualifie, s’efface derrière le masque d’une rustre paysanne, fière mais désabusée, ou d’une mendiante croupissant sous le regard malveillant et méprisant des passants.

Lorsqu’elle se farde de poudre blanche, la gitane d’alors devient voyageuse formidable et admirée.

« Tous ces voyages ! Vous avez été partout, vous êtes blanche comme la neige. » Blancheur d’une vie immaculée ? Hypocrisie de l’homme face à des voyageurs qu’ils dénigrent lorsqu’ils endossent un air de vagabond ? Mais la poudre ne dépersonnaliserait-elle pas son être, devenu invisible aux yeux des autres ? Déformation des regards à travers un oeil de cristal qui frelate le visage de cette femme en détresse. Regards de dégoût qui transforment la passagère en charogne et rongent son histoire. « Qui déforme mon histoire ? Qui folklorise mon histoire ? « Dans toutes les langues, en italien, russe, polonais, français, espagnol, elle cherche en vain un soupçon d’amabilité et de délicatesse – « Personne n’écoute les voyageurs. Qui prêterait l’oreille aux longs déserts des autres ? » Rien. Pas même l’heure.

« Messieurs mesdames, un peu d’amour… » Comme en un rêve que la force et l’espoir ne quittent jamais, La Diseuse quelqu’un extirpe du fond de son être impuissant et révolté la poésie d’une tristesse, le courage et le renoncement à l’impossible. C’est un combat interne avec le monde extérieur et hostile. C’est un voyage à travers les violences de l’histoire, les travers de la politique d’antan et d’aujourd’hui, les comportements humains façonnés de cruauté, d’indifférence et de mépris. C’est aussi un périple à travers les émotions et les registres, qui donne à entendre la solitude et l’exil d’une étrangère, d’une réfugiée, d’une femme hors des frontières des conventions sociales. Quête d’identité, recherche vigoureuse d’une reconnaissance en tant qu’être humain qui cherche dans un décor maigrichon l’espoir d’un bonheur flottant. La Diseuse quelqu’un est cette image multiple de l’exclusion que la violence du monde a fabriquée : sans-papiers, réfugiés politiques, immigrés, mendiants ou, tout simplement, un être rejeté par sa différence dansl’intemporalité d’un siècle. « Mes papiers, hier je les aurais, demain je les avais. »

La Diseuse quelqu’un vogue dans les répétitions de mots, de gestes, s’approche et s’éloigne du public qu’elle happe du regard, tourne autour d’un espace délimité par une bâche en plastique et crée, dans cette carmagnole sacramentale, un élixir de poésie où le tragique danse avec le dérisoire, le bouleversant valse avec le grotesque. Peinture de la société ou d’une époque, réveil des consciences endormies sur le monde et l’humanité, voyage initiatique au coeur d’une histoire merveilleuse et empreinte de réalité. Maylis Bouffartigue, très attachée à et préoccupée par la cause des « gueux miséreux », se fait ici la diseuse de ce qu’il a été, de ce qu’il est et de ce qui vraisemblablement sera si les regards sur le monde ne changent pas, si personne n’écoute la morale qu’elle livre à la fin en lançant des bonbons au public : « Messieurs, Mesdames, un peu d’amour ! »

Un très beau spectacle, d’une énergie débordante qui toutefois, peut susciter des interprétations différentes et laisser place à bien des interrogations si l’on ne connaît pas le passé de l’auteure et comédienne, ayant vécu un temps des épisodes similaires à ceux décrits dans la pièce. Et l’on ne s’étonne pas que partout où elle a joué cette pièce, Maylis Bouffartigue ait connu un véritable succès auprès des différentes populations, chacun y voyant une référence à des évènements tragiques de sa propre histoire. Mathilde Lacroix (Le Clou dans la Planche)

LA FEMME SANS TOIT – Toulouse métro

C’est un spectacle dont la géométrie infiniment variable naquit il y a dix ans de la rencontre, dans la rue,d’une pauvresse en quête de l’heure.Depuis, La diseuse quelqu’unde MaylisBouffartigue s’est promenée un peupartout dans le monde, Pologne, Togo, Québec, Mali, suscitant autant d’interprétationsqu’elle aura connu de regards, changeante et immuable dans sa parole voyageuse, jusqu’à se posercette semaine sur la scène du théâtre du Pont Neuf. En attendant d’autres échappées, plus tard, ailleurs…Ce n’est pas tant une pièce qu’un objetde scène qui commence devant un micro, dans le fredonnement à mi-voix d’une rengaine ancienne où passent les gueux sous la flotte. Voyageuse et diseuse,celle qui la chante trie bientôt ses souliers gigognes avant de chausser une paire de croquenots claquants, prendre à l’épaule un lourd balluchon, demander l’heure, «juste l’heure, l’heure juste». C’est une femme et toutes les pleurantes en une : les égarées, les petites filles appelant leur mère, les sans toit, celles qui ont tout perdu. Une femme à la parole glossolalique partagée entre russe, français, italien, espagnol, polonais, seulement capable de dire toute la souffrance du monde, la vacuité des grandes villes, la pauvreté, le besoin d’amour. On n’y cherchera aucune forme trop définie. Tantôt réaliste, tantôt voguant aux frontières du fantastique, La diseuse quelqu’un est un voyage que retrace une Maylis Bouffartigue en perpétuelle balance entre les registres.

Couverte de blanc, de plumes, de fleurs ou de paille. Jouant moins de la parole que d’une gestuelle dont la force porte la tragédie autant que la dérision. Jusqu’à dire la détresse de l’homme aux prises avec l’Histoire, grande ou petite. Humaine. Toulouse métro

LA DISEUSE QUELQU’UN – André Dupuy Théâtre de la Digue

Entre les monstruosités d’une Histoire dans laquelle elle ne retrouve pas sa propre histoire, les surenchères du cynisme économique et une humanité à réinventer, entre solitude, impuissance et révolte, « La Diseuse quelqu’un » de Maylis Bouffartigue cherche son étoile, son chemin, sa place, sa maison. Multipliant les registres de jeu et les nuances de l’émotion, elle ne cesse d’interroger les problèmes politiques exacerbés par la violence de notre époque : le conflit des origines et des différences, l’intolérance à l’autre et au cosmopolitisme, la perte d’identité (âme et papiers), l’exil intérieur, l’errance apatride, la difficulté à exister pleinement, le tragique et l’espoir malgré tout.

Avec des mots très simples et quelques gestes rituels, avec ses grandes chaussures d’homme, sa gestuelle de « pythie » en passagère clandestine, ses va-et-vient entre scène et spectateurs et son décor fait de trois fois rien (draps, bâches plastiques transparentes, plumes, fleurs, papiers dorés, fétus de paille…), Maylis Bouffartigue nous embarque dans un intense et poignant voyage où le merveilleux s’entrelace au grotesque, l’essentiel au dérisoire. Des bribes de sacré venues de l’enfance profonde nourrissent un « dire » qui alterne douleurs de la parole volée, obstination à questionner, ritournelles de chansons populaires, éclats d’un poème de Rilke et souffle épuisé au bord du cri… Tour à tour femme de nulle part au confluent des consciences à réveiller, petite fille encore attachée à ses rêves, mendiante de liberté, de justice et de fraternité, reine antique ou princesse misérable, « La Diseuse quelqu’un » est un miroir tendu à notre courage et à notre cœur, un frêle lâcher d’énergie combative, une arme de lucidité pour des « guerres » d’amour.

De l’errance anonyme à la reconquête de son identité humaine et politique dans un monde éclairé par le sens, la voici qui déballe devant nous son maigre baluchon de nomade sans frontières. Et de ce pauvre baluchon gigogne surgissent d’autres baluchons, jusqu’à ce que le tout dernier recrache un peu de paille oubliée : sa maison, enfin sa maison !

« La Diseuse quelqu’un » se vit, se dit et se module comme un « poème scénique » à forte et lumineuse densité. « La pauvreté du théâtre révèle ici le théâtre de la pauvreté, enchanté par la poésie de la matière et l’étrangeté du cérémonial ». La sensibilité et la magie de Maylis Bouffartigue soufflent sur nous à l’état brut, à l’état pur. André Dupuy Théâtre de la Digue

LA DISEUSE QUELQU’UN –  Françoise Vallon Université de Philosophie de Toulouse.

L’errance en marche ne sait où poser ses pas, où poser ses trop grandes chaussures aux semelles de vent sur des chemins sans traces qui s’effondrent dans un bruit de plastique crevé. L’errance en marche qui n’a que la place de son propre corps où se réfugier demande, demande sans cesse et ne cesse de demander. Voix sans parole, l’errance sans lieu demande l’heure, demande son rapport au temps à défaut de l’espace qui ne lui est pas accordé. Et rien ne lui répond. La voix se fait insistante, se fait harcelante et elle n’a rien à dire que cette demande à laquelle rien ne répond. Seul le poète prète à la voix perdue la force d’une parole. Seuls les rèves, bulles suspendues qui crèvent comme la pluie de sa chanson font pleuvoir sur l’errante des plumes, des pépites d’argent ou des fleurs.. Le ballot du passé , qui fait écho par sa forme aux bulles du rève, est à la fois lourd et léger, il ne contient que ses propres enveloppes jusqu’à celle de l’enfance, jusqu’à l’enfance ultime, jusqu’à la demande ultime: « Maman! » A laquelle ne répond que le crissement d’une fourchette sur une assiette vide: C’est son coeur que l’errante nous livre ainsi, son coeur à nu qu’on voit battre sous la loupe. C’est lui qui palpite dans ce spectacle auquel nul ne peut rester indifférent. Françoise Vallon Université de Philosophie de Toulouse.

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